France : Des perspectives 2020 moins pessimistes grâce à la saison estivale mais prudence pour la fin d’année

Voici le premier exemplaire du Macrospitality Brief, écrit conjointement avec Vanguélis Panayotis, CEO de MKG Consulting. En nous appuyant sur une base de données unique et en alliant une vision macroéconomique et sectorielle (hôtellerie), notre objectif est de décrypter et tenter de prévoir la dynamique économique en France mais aussi à l’étranger. Il sera également publié sur le site Hospitality ON.

Après un début d’année catastrophique marqué par la récession la plus violente depuis la seconde guerre mondiale, les perspectives de croissance française pour l’ensemble de 2020 semblent aujourd’hui légèrement moins dégradées. Le redémarrage de l’activité économique depuis le mois de mai a été plus fort que prévu et s’est poursuivi au cours des vacances d’été. Ce début de normalisation a été observé à travers des agrégats macroéconomiques comme la consommation de biens des ménages, mais aussi des données sectorielles notamment celles relatives à l’hôtellerie/restauration1. Dans ce contexte, les indicateurs à haute fréquence en notre possession suggèrent que la France devrait enregistrer la plus forte progression de croissance de son histoire au 3ème trimestre. De plus, le rebond sera vraisemblablement plus important que chez beaucoup de nos voisins européens. Même si ce phénomène résulte en partie d’un mécanisme arithmétique2, il reflète également une meilleure résilience dans le secteur du tourisme cet été. Toutefois, il convient également de noter que le rythme de normalisation s’est essoufflé au mois d’août. De plus, nous estimons que nous entrons désormais dans une période charnière où les risques de stagnation voire de rechute de l’activité économique sont nombreux et invitent donc à la prudence pour cette fin d’année.

I- Un début d'année catastrophique

La crise du Covid-19 a paralysé l’activité économique en France, si bien qu’après une chute du PIB de 0.2% en rythme trimestriel au T4 2019, la spirale négative s’est intensifiée avec une contraction de 5,9% au 1er trimestre 2020 et de 13,8% au 2ème trimestre, la pire séquence jamais enregistrée.

ÉVOLUTION TRIMESTRIELLE DU PIB FRANÇAIS

Sources : Bloomberg, christophe-barraud.com, MKG Consulting | *Récession : Au moins deux trimestres consécutifs en repli

Certains secteurs ont été plus durement touchés, notamment côté industrie ceux de la production d’équipements de mobilité, comme l’aéronautique et l’automobile, et côté services tous les secteurs de l’écosystème du tourisme, plus particulièrement les transports, la restauration, l’hébergement et l’événementiel, dont l’activité évolue historiquement en forte corrélation avec l’activité économique globale :

ÉVOLUTIONS ANNUELLES DU PIB ET DU REVENU PAR CHAMBRE DES HÔTELS EN FRANCE

Sources : Eurostat, christophe-barraud.com, MKG Consulting | Évolution par rapport à l’année précédente

II- Un rebond économique plus fort que prévu suite au déconfinement

Face à ce choc sans précédent, les pouvoirs publics sont intervenus massivement et ont fait le choix de protéger en priorité le pouvoir d’achat des ménages. A ce titre, une étude3 publiée par l’OFCE a montré que, sur les huit semaines de confinement, « les ménages et les entrepreneurs individuels (ainsi que le secteur associatif) encaissent une perte de revenu de 14 milliards d’euros4 ». Néanmoins, cette perte de revenu des ménages a été plus que compensée par une chute des dépenses conduisant à un surplus d’épargne significatif (+75Md€ au 5 juillet). Dans un contexte où la situation sanitaire s’est améliorée (baisse du nombre d’hospitalisation et de décès, hausse des tests, accès aux masques, etc.), une normalisation de l’activité a pu s’opérer à partir du mois de mai. L’enquête de conjoncture de la banque de France5, publiée le 14 septembre, a d’ailleurs souligné que, pour le mois d’août, la perte de PIB sur une semaine-type d’activité était de 5% par rapport au niveau d’avant-crise (contre -27% en avril) :

INDICE D’ACTIVITÉ PAR RAPPORT AU NIVEAU D’AVANT-CRISE (BANQUE DE FRANCE)

Sources : Banque de France, christophe-barraud.com, MKG Consulting

Comme dans beaucoup de pays développés, cette normalisation du niveau d’activité, plus rapide qu’initialement prévu, s’explique principalement par le rebond de la consommation de biens des ménages. En France, les derniers chiffres de l’Insee6 ont montré qu’en juillet 2020, « les dépenses de consommation des ménages en biens augmentent légèrement (+0,5 % en volume par rapport à juin) après une forte progression lors des mois de mai et juin (+35,5 % et +10,3 % respectivement) ». Dans ce contexte, en juillet, les dépenses des ménages en biens ont quasiment retrouvé leur niveau de novembre 2019.

FRANCE : CONSOMMATION DE BIENS DES MÉNAGES (EN MILLIARDS D’EUROS, PAR MOIS)

Sources : INSEE, christophe-barraud.com, MKG Consulting

Ce phénomène a été favorisé par l’accumulation détaillée ci-avant d’un surplus d’épargne, par un effet de rattrapage se cumulant à des aides de l’état pour stimuler la demande (notamment dans le secteur automobile7) et une volonté de profiter au maximum de la saison estivale, qui s’est également retrouvée dans les dépenses liées au tourisme. La France a surtout pu bénéficier de la résilience de son marché domestique, y compris dans le cadre du tourisme. Cela a facilité son rebond relativement à ses voisins, particulièrement ceux d’Europe du Sud (dont les exportations et le tourisme dépendent fortement des pays d’Europe du Nord), mais aussi ceux d’Europe du Nord (qui sont globalement plus tournés vers l’international). En juillet et août, la France a donc pris la tête du peloton européen en matière de reprise de la fréquentation touristique.

EUROPE : TAUX D’OCCUPATION EFFECTIF8 DES HÔTELS DE JUIN À AOÛT 2020

Sources : MKG Consulting, christophe-barraud.com

III- Le rebond économique a commencé a s'essouffler en août

L’activité économique a continué de croître au mois d’août mais son rythme de progression s’est tassé par rapport aux mois précédents, comme le montre l’indice composite mensuel développé par Markit9, qui a atteint 51,610 en août, soit un plus bas à 3 mois. Concernant le domaine des services, le rapport a souligné que « le rebond observé dans le secteur “hôtels & restaurants “ au cours du mois a été partiellement éclipsé par une baisse des niveaux d’activité dans les secteurs “poste & télécommunications” et “location & autres services aux entreprises” ».

Si les ménages se sont accordés une parenthèse estivale, notamment dans les territoires où le tourisme de villégiature est important, la dynamique a toutefois fortement décéléré courant août :

ETÉ 2020 : EVOLUTION HEBDOMADAIRE DE LA FRÉQUENTATION DES HÔTELS EN FRANCE

Sources : MKG Consulting, christophe-barraud.com

Elle s’est même s’inversée en fin de mois, en réponse au regain d’inquiétude vis-à-vis de la situation sanitaire (notamment avec le passage des Bouches-du-Rhône et de Paris en « zone rouge ») et à l’atonie de la demande constatée par les entreprises de nombreuses filières des services.

En parallèle, dans le secteur manufacturier, l’indice Markit a replongé sous le seuil des 50, indiquant une contraction. A ce titre, on peut supposer que l’activité dans le secteur automobile a marqué le pas du fait de la rechute des immatriculations de voitures neuves. Selon le Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA), au mois d’août11 le marché français des voitures particulières neuves a chuté de 19,8% en données brutes par rapport à août 2019. Ce déclin s’explique en partie par des effets de base défavorable (base de comparaison solide en août 2019) mais il reflète également un contrecoup après les excellents chiffres de juillet, dopés par la fin de la prime à la casse exceptionnelle.

Même si dans l’ensemble le rebond de l’activité a perdu de son intensité en août, l’effet de base positif accumulé depuis la fin du T2 implique tout de même que la croissance française rebondira très fortement au 3ème trimestre. Plus précisément, son rythme de progression sera le plus important jamais enregistré, et sans doute bien au-dessus de la moyenne de la zone euro. Dans ce contexte, le gouvernement devrait réviser en hausse sa prévision de croissance pour 2020, actuellement fixée à -11%. Un chiffre proche du consensus Bloomberg (soit environ -10%) semble approprié afin de tenir compte de potentielles turbulences qui pourraient intervenir au 4ème trimestre.

PIB 2020

Sources : Bloomberg, France TV, Les Echos, Le Figaro, RTL, christophe-barraud.com, MKG Consulting

IV- Les risques de stagnation ou de rechute de l'activité sont nombreux pour cette fin d'année

Comme l’illustre la rechute de l’activité touristique depuis la mi-août, nous entrons dans une période charnière où ce sont les entreprises qui vont devoir prendre le relais. Ce constat est tout autant valable pour l’hôtellerie, dont il faut rappeler que 65% du chiffre d’affaires annuel est généré la semaine (du lundi au jeudi), principalement par les clientèles business donc, et pour laquelle septembre marque d’ordinaire un pic d’activité. Cette réalité est renforcée par l’évolution récente du contexte sanitaire, car la France ou certains de ses territoires-clés font à nouveau l’objet de restrictions (comme une quatorzaine d’isolement obligatoire au retour) imposée par différents pays européens, comme le Royaume-Uni, la Belgique et l’Allemagne. Il convient également de préciser que des mesures nationales, pouvant aller jusqu’à des confinements localisés, seraient susceptibles de pénaliser l’activité très significativement. Le risque serait d’autant plus important si deux des régions les plus touchées actuellement par le virus, à savoir la PACA et l’Île de France, subissaient des restrictions. En effet, ces dernières concentrent plus de 35% du PIB national et plus de la moitié du chiffre d’affaires de l’hôtellerie.

En parallèle, même si le gouvernement a décidé de mettre en place un plan de relance ambitieux de 100 Md€, les nouveaux effets attendus ne se feront ressentir qu’à partir de 2021, ce qui laisse craindre une période de flottement pour cette fin d’année. Dans le même temps, de nombreuses faillites sont d’ores et déjà attendues pour le mois d’octobre. Comme l’ont souligné Les Echos12, « depuis le 24 août, les entreprises qui ne peuvent pas régler leurs factures ont 45 jours pour se déclarer en cessation de paiements auprès du tribunal de commerce », ce qui devrait se traduire par une remontée des défaillances d’entreprises dès le mois d’octobre. Ce phénomène pourrait alors peser sur le moral des ménages et se traduire par un coup de frein sur la consommation.

Enfin, sur un plan géopolitique, l’environnement sera particulièrement défavorable. En effet, les dernières négociations entre l’Europe et le Royaume-Uni suggèrent que le scénario d’un « Hard Brexit » reste crédible. Et Outre-Atlantique, les incertitudes relatives aux élections du 3 novembre vont s’accentuer, d’autant que différents scénarios synonymes d’instabilité sur le plan du commerce international ne peuvent être écartés. Ce facteurs se cumulant au manque de visibilité sur la reprise post-Covid, les entreprises risquent de retarder leurs investissements et embauches, amplifiant alors la phénomène de stagnation voire de rechute. Pour l’économie aussi, il va donc falloir combattre le risque d’une 2ème vague.

1 Pour rappel, historiquement, on observe une corrélation forte entre le chiffre d’affaires de ce secteur et le PIB.
2 Un retour à la normale en partant d’un point plus bas implique une progression plus importante.
3 https://twitter.com/ofceparis/status/1276417260274552833
4 Soit moins de 10% de l’ensemble du choc à l’échelle nationale estimé à 165 Md€.
5 https://www.banque-france.fr/statistiques/conjoncture/enquetes-de-conjoncture/point-de-conjoncture
6 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4647235
7 Les ventes de véhicules neufs ont augmenté en rythme annuel en juin et juillet.
8 Taux d’occupation effectif = taux d’ouverture x taux d’occupation des hôtels ouverts
9 https://www.markiteconomics.com/Public/Home/PressRelease/631d1632d7bb48599d3ff2fac696fbee
10 Un indice au-dessus de 50 implique une expansion par rapport au mois précédent.
11 https://ccfa.fr/wp-content/uploads/2020/09/cp-09-2020.pdf
12 https://www.lesechos.fr/economie-france/conjoncture/coronavirus-une-vague-de-faillites-menace-la-france-cet-automne-1237957 

Vanguélis Panayotis

Expert en hôtellerie et tourisme, Vanguélis Panayotis est un acteur reconnu du secteur un observateur de premier plan de sa mutation. Il prend la présidence de MKG Consulting en 2017, après y être entré en 2001, il y supervise les équipes de consultants ainsi que le développement d’outils opérationnels et innovants, notamment dans l’univers de l’observation de l’activité du secteur. Observateur avisé des univers hôteliers et touristiques, il intervient régulièrement lors de conférences et évènements pour apporter son éclairage d’expert sur les chiffres, tendances et perspectives du secteur. Il conseille également les principaux acteurs du tourisme et de l’investissement ainsi que des organisations publiques. Parallèlement il organise chaque années divers think tank pour la profession (Global Lodging Forum, Paris Asset Forum >hospitality, Hospitality Awards, etc.).

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